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Les preuves sont claires : pourquoi le monde a besoin d’un million de sages-femmes supplémentaires

ICM
19 janvier 2026

Une nouvelle recherche mondiale confirme ce que les sages-femmes*, les femmes et les systèmes de santé constatent depuis des années : le monde ne compte pas assez de sages-femmes.

Une nouvelle analyse complète de la main-d’œuvre mondiale en maïeutique montre qu’il manque près d’un million de sages-femmes pour répondre aux besoins des femmes et des nouveau-nés dans le monde. Il ne s’agit ni d’une projection lointaine ni d’un scénario pessimiste. C’est le reflet de la réalité à laquelle les systèmes de santé sont confrontés aujourd’hui, et cela permet de comprendre pourquoi tant de femmes peinent à accéder à des soins de qualité avant, pendant et après la grossesse.

 

Comment la pénurie a été calculée

L’étude a analysé des données provenant de 181 pays, représentant 82 % des femmes en âge de procréer dans le monde, ce qui en fait l’évaluation post-COVID la plus complète à ce jour de la main-d’œuvre mondiale des sages-femmes.

Plutôt que de simplement compter le nombre de sages-femmes actuellement employées, les chercheur·e·s ont comparé deux éléments essentiels :

  • les besoins de santé de la population, fondés sur les taux de fécondité et la demande de services de santé sexuelle, reproductive, maternelle, néonatale et adolescente (SSRMN-A) ; et

  • les services que les sages-femmes sont formées et habilitées à fournir, sur l’ensemble de leur champ d’exercice.

En évaluant le nombre de sages-femmes nécessaires pour répondre aux besoins de la population et en le comparant au nombre réellement disponible et déployé, l’analyse a mis en évidence un déficit mondial d’environ 980 000 sages-femmes.

Pourquoi cette pénurie est déterminante pour les femmes et les bébés

Les sages-femmes peuvent fournir environ 90 % des services essentiels de santé sexuelle, reproductive, maternelle, néonatale et adolescente (SSRMN-A). Les données montrent qu’un accès universel aux soins assurés par des sages-femmes pourrait prévenir les deux tiers des décès maternels et néonatals ainsi que des mortinaissances, et que même des augmentations modestes de la couverture pourraient sauver plus d’un million de vies chaque année.

Lorsque les sages-femmes manquent, les conséquences sont immédiates. Les systèmes de santé sont mis sous pression, les soins deviennent précipités et fragmentés, et les femmes sont plus susceptibles de subir des interventions inutiles, des soins de mauvaise qualité ou des mauvais traitements. Des taux élevés de césariennes, des besoins non satisfaits en planification familiale et la violence obstétricale sont tous liés à des systèmes de santé qui ne disposent pas d’un nombre suffisant de sages-femmes qualifiées et soutenues.

C’est pourquoi la pénurie de sages-femmes n’est pas uniquement une question de main-d’œuvre. Il s’agit d’un enjeu de qualité, de sécurité et de droits pour les femmes et les nouveau-nés.

Un problème mondial aux impacts inégaux : analyse régionale

L’étude montre que des pénuries de sages-femmes existent dans toutes les régions et à tous les niveaux de revenu, mais que leur ampleur et leurs conséquences varient considérablement.

L’Afrique concentre près de la moitié de la pénurie mondiale de sages-femmes, alors qu’elle abrite moins d’un cinquième des femmes en âge de procréer dans le monde. Environ neuf femmes sur dix dans la région vivent dans un pays confronté à une pénurie de sages-femmes, et nombre de ces pays affichent également certains des taux de mortalité maternelle les plus élevés au monde. Si les investissements récents dans la formation en maïeutique ont permis de réduire légèrement l’écart, la croissance démographique et une planification insuffisante de la main-d’œuvre font que la pénurie reste la plus grave à l’échelle mondiale.

Dans la région de la Méditerranée orientale, environ 69 % des sages-femmes nécessaires font défaut, un écart souvent aggravé par les urgences humanitaires, les déplacements de population et des systèmes de santé fragiles qui entravent l’accès aux soins.

Les Amériques connaissent la pénurie proportionnelle la plus élevée de toutes les régions, avec des déficits représentant environ 85 % des sages-femmes nécessaires pour répondre à la demande de la population. Dans de nombreux pays, cela signifierait multiplier par sept la taille de la main-d’œuvre pour assurer des soins adéquats.

Même l’Europe, l’une des régions les mieux dotées en ressources au monde, n’est pas épargnée. Onze pays de la région font face à une pénurie de sages-femmes, principalement en raison de l’épuisement professionnel, de faibles taux de rétention et de difficultés liées à l’emploi et au déploiement. Bien que l’Europe présente la pénurie proportionnelle la plus faible à l’échelle mondiale, l’impact sur la qualité des soins et le bien-être du personnel reste important.

L’Asie du Sud-Est montre que des progrès sont possibles. La région abrite environ 28 % des femmes en âge de procréer dans le monde, mais ne représente qu’une faible part de la pénurie mondiale dans le scénario de données le plus complet. Cela reflète des investissements soutenus dans la formation en maïeutique, une meilleure intégration des sages-femmes dans les systèmes de santé et une planification délibérée de la main-d’œuvre dans plusieurs pays.

Cependant, l’étude met également en évidence d’importantes limites derrière ces chiffres globaux. Dans certaines parties de l’Asie du Sud-Est, les pénuries sont inégalement réparties, et les communautés rurales, isolées et marginalisées font face à des écarts bien plus importants que ne le suggèrent les moyennes nationales. Les lacunes de données dans certains pays, combinées aux différences dans la manière dont les infirmier·ère·s-sages-femmes sont comptabilisé·e·s et réglementé·e·s, peuvent également masquer des pénuries sous-jacentes. En conséquence, la solidité relative de la région demeure fragile et dépend d’investissements continus, de données fiables sur la main-d’œuvre et de politiques permettant aux sages-femmes d’exercer sur l’ensemble de leur champ d’exercice.

Former ne suffit pas : l’importance du déploiement et de la rétention

L’un des résultats les plus importants de l’étude est que la pénurie ne concerne pas uniquement le nombre de sages-femmes formées. Dans de nombreux pays, des sages-femmes sont formées mais ne sont pas intégrées à la main-d’œuvre, ne sont pas déployées là où les femmes en ont besoin ou ne sont pas autorisées à exercer sur l’ensemble de leur champ d’exercice.

La manière dont les pays classent et déploient les sages-femmes est également déterminante. Selon que les infirmier·ère·s-sages-femmes sont ou non comptabilisé·e·s comme fournissant des soins complets de maïeutique, l’estimation de la pénurie mondiale peut varier de plusieurs centaines de milliers. Cela souligne l’importance de la réglementation, de la reconnaissance professionnelle et d’un champ d’exercice clairement défini.

De manière essentielle, l’analyse montre également que la rétention est aussi importante que la formation. Sans mesures visant à améliorer la rémunération, les conditions de travail, la sécurité et la reconnaissance professionnelle, les pays risquent de perdre les sages-femmes qu’ils comptent déjà. Lorsque des sages-femmes expérimentées quittent la profession en raison de l’épuisement ou de conditions inadéquates, les pénuries s’aggravent au lieu de se résorber.

À l’inverse, lorsque les sages-femmes sont reconnues, respectées et soutenues, la profession devient plus attractive, incitant davantage de personnes à se former comme sages-femmes et contribuant à reconstruire et à pérenniser la main-d’œuvre dans le temps.

 

Que se passe-t-il si rien n’est fait

Même si les taux actuels de formation se maintiennent, l’étude prévoit que la pénurie mondiale restera comprise entre 690 000 et 830 000 sages-femmes d’ici 2030, la croissance démographique continuant de dépasser l’expansion de la main-d’œuvre.

Cela signifie que, sans action décisive, des millions de femmes continueront de rencontrer des obstacles à l’accès à des soins de qualité, et les efforts mondiaux visant à réduire les décès maternels et néonatals resteront insuffisants.

 

Transformer les preuves en action : Un million de sages-femmes de plus

Les données sont claires, tout comme la solution. Pour combler la pénurie mondiale, les gouvernements doivent investir non seulement dans la formation de nouvelles sages-femmes, mais aussi dans le maintien et le soutien de celles déjà en exercice.

À travers sa pétition mondiale Un million de sages-femmes de plus, lancée l’an dernier, la Confédération internationale des sages-femmes appelle les gouvernements à agir de toute urgence pour renforcer et pérenniser le personnel sage-femme. La pétition demande des investissements dans une rémunération équitable, des conditions de travail sûres, la reconnaissance professionnelle, des opportunités de leadership et des modèles de déploiement permettant aux sages-femmes d’exercer pleinement leur champ de pratique.

Lorsque la profession de sage-femme est reconnue, soutenue et stable, davantage de personnes choisissent de se former et de rester dans la profession. Cela améliore les résultats de santé pour les femmes et les nouveau-nés, et contribue à des systèmes de santé plus solides et durables.

Les résultats de l’étude ne laissent aucune place au doute. Répondre à la pénurie mondiale de sages-femmes est l’une des actions les plus efficaces et fondées sur des données probantes que les gouvernements peuvent entreprendre pour améliorer la santé, protéger les droits et sauver des vies. La question est désormais de savoir s’ils agiront.

Ajoutez votre voix à l’appel pour Un million de sages-femmes de plus et contribuez à transformer les données en changements concrets.

*Dans ses documents et contenus en français, la Confédération internationale des sages-femmes (ICM) utilise les termes sage-femme et maïeutique / pratique sage-femme pour désigner la profession et sa pratique, afin de faciliter l’identification des ressources associées à la profession et de soutenir le dialogue à l’échelle internationale. Nous reconnaissons que, selon les contextes nationaux et locaux, d’autres usages terminologiques peuvent être employés de manière appropriée au sein de cadres linguistiques, culturels et professionnels spécifiques.Par ailleurs, le féminin générique est utilisé pour désigner la profession, en reconnaissance du fait que la majorité des personnes exerçant en tant que sages-femmes sont des femmes. Cet usage n’exclut pas les hommes au sein de la profession, dont la contribution est pleinement reconnue et valorisée.